Une fonction critique insupportable, Christian de Montlibert, (L’Humanité)
Une fonction critique insupportable
Par Christian de Montlibert, professeur de sociologie à l’université de Strasbourg
Pourquoi la liberté de la recherche et du savoir est-elle menacée ?
Visiblement la tactique du gouvernement pour faire passer sa réforme universitaire consiste, vieille recette, à diviser : les étudiants contre les enseignants et chercheurs, les présidents contre les universitaires, les chercheurs entre eux, etc. Pourtant, pour ceux qui ne l’auraient pas encore compris, c’est la guerre du libéralisme contre l’université : il faut que le savoir « serve » et pour cela que l’université devienne « serve » ! Parce que la mainmise sur l’information est un enjeu capital et un enjeu du capital, la marchandisation est en cours depuis déjà une décennie et ce gouvernement fera tout pour non seulement y contribuer mais aussi pour en finir avec la libre production et circulation du savoir qui, jusque-là, a été l’objectif et la norme du monde universitaire. Mieux, dans un monde organisé par des principes hiérarchiques (la liberté de penser et de parole est reconnue à tous les citoyens mais bien rarement exercée dans les univers de travail), le système (relativement) démocratique de l’université, parce qu’il s’accompagne d’une fonction critique, est non seulement une utopie contre nature mais aussi une hérésie qu’il faut réduire. L’indépendance des universitaires qui exercent au plus haut degré cette fonction critique, qui est une remise en cause de la pensée installée et une découverte de ce qu’on ne voyait pas jusqu’alors, a toujours irrité aussi bien les gestionnaires les plus divers que les politiques qui ne vivent que du consensus. Cette liberté de choix des enseignements et des thèmes de recherche repose sur une organisation : élection des responsables, courte durée des mandats, recrutements qui échappent aux administrateurs, permanence du contrat de travail par la titularisation comme fonctionnaire, affectation des crédits par des instances où siègent des élus.
Supprimer cette organisation et la liberté nécessaire à la recherche, nécessaire à la production de la raison scientifique, suivra le même chemin. Le « nettoyage idéologique » pourra fonctionner : il ne s’agit pas obligatoirement d’un nettoyage politique mais plutôt et, c’est plus grave, d’une remise au pas de tout ce qui n’est pas utilitaire ou consensuel. Que l’on fasse miroiter une embauche, des crédits plus importants ou un renouvellement des contrats et « l’esprit du commerce » s’insinuera sans quy ait besoin d’injonctions des commanditaires.
Face à cette contamination, la ligne de défense est claire : éviter de confondre les genres et les espèces (la production et la diffusion du savoir n’ont rien à faire avec les intérêts commerciaux ou avec la volonté de puissance étatique), donc lutter pour conserver et renforcer les institutions démocratiques de l’université (qui ne se confondent pas avec « l’autonomie » des présidents d’université, qui ne rêvent que de diriger une entreprise sur le « marché de la connaissance »), sinon dans quelque temps on pourrait bien voir la libre production du savoir affectée, sa diffusion restreinte et la « vérité » devenir négociable. Dans une guerre il faut savoir résister.
Article paru dans l’édition du 2 juin 2007 du journal L’Humanité.
