Le 22 septembre , 21h30 : conférence de Sylvain Laurens sur "hauts fonctionnaires et immigration (1962-1982) Socio-histoire d’une domination à distance", elle aura lieu sur l’espace Jules Vuillemin du collectif Pierre Bourdieu un hommage.
Écoutez la conférence de Sylvain Laurens (merci à barz lockjaw pour le montage)
Hauts fonctionnaires et immigration (1962-1982) (1), par Sylvain Laurens
Hauts fonctionnaires et immigration (1962-1982) (2), par Sylvain Laurens
Hauts fonctionnaires et immigration en France (1962-1981)
Socio-histoire d’une domination à distance
L’histoire politique classique propose désormais un récit relativement stabilisé et stéréotypé pour appréhender l’histoire de l’immigration en France de la fin des Trente Glorieuses aux années 1980. Après une période de croissance, période où les entrepreneurs français auraient fait massivement appel aux travailleurs immigrés, une toute autre conjoncture aurait laissé sa place à compter du choc pétrolier de 1973. La crise économique et le chômage naissant auraient entraîné des réactions xénophobes au sein de la population. Ces réactions, les pouvoirs publics les auraient pris en compte en suspendant officiellement l’immigration (en 1974), puis en procédant au regroupement familial (1975). Cette venue des familles et la crise persistante auraient alors favorisé la visibilisation des immigrés dans l’espace public et favorisé l’exploitation politique de cette visibilité nouvelle par le Front National tout au long des années 1980.
A notre sens, cette histoire classique pose problème car elle occulte totalement les relations sociales qui se nouent au sein du champ du pouvoir. Elle propose une mise en récit où les seuls acteurs mobilisés seraient les travailleurs français (censés être « racistes ») ou les travailleurs immigrés. Elle fait notamment de l’Etat une entité non différenciée, un acteur rationnel agissant face à des processus sociaux étrangers à son action.
Nous proposerons dans cette conférence une lecture historique quelque peu différente, une lecture qui réintroduit notamment tout ce qui se joue au sein de la haute fonction publique et de l’Etat français durant cette période : les effets de la décolonisation, l’installation de la Vème République mais aussi la diffusion progressive d’un prisme de lecture néo-classique des rapports économiques… Nous nous donnerons pour objet les processus par lesquels des agents de l’Etat, situés à la charnière entre espace politique et administratif, ont pu participer à une repolitisation de l’immigration, dès les années 1960 et avant même l’essor électoral du Front National.
Plus largement, et considérant que les processus de domination étatique ne se limitent pas aux relations de face à face entre les agents de l’Etat et ses administrés (ou « assujettis »), nous mettrons alors en exergue les effets du travail produit par des acteurs qui n’ont pas nécessairement à « croiser » des immigrés pour prescrire un cadre législatif, refuser le financement de logements sociaux, signer des accords de circulation avec des pays d’émigration, ou même faire couper au montage une émission télévisée sur le racisme pouvant potentiellement « choquer », selon eux, un public français… A partir d’une analyse socio-historique qui se donne pour objet l’interdépendance des mondes sociaux, nous essaierons de mettre au jour comment ce qui se joue dans le champ du pouvoir peut avoir des effets sur ceux qui, à l’autre extrémité d’une chaîne d’interdépendances, se voient assignés à des catégories collectives exclusives.
(poete cummings, Merci à hava kidd pour la logistique)